« ...Et me pensai que se li temps.

Estoit encore pires dix temps,

Voire cent fois, voire cent mil
N’i a il conseil ni soutil

Comme de tout laissier ester,
Puis qu’on ne le peut contrester,

Et de faire selon le sage
Qui dit et demoustre en sa page.

Que, quant il a tout conceü
Tout ymaginé, tout ver
Esprouvé, serchié, visité

Le monde, c’est tout vanité
Et qu’il n’i a autre salaire
Fors d’entre liez et de bien faire... »

...Et je pensais que si les temps
Etait dix fois pire encore
Voire cent fois, voire cent mille fois pire,

Il n’y aurait pas de conseil plus sage

Que de laisser les choses être ainsi, Puisqu’on ne peut rien y changer
Et de faire selon le sage
Qui dit et démontre dans ses écrits,

Que, lorsqu’il a tout conçu
Tout imaginé, tout vu
Tout éprouvé, tout examiné, observé
Le monde n’est que vanité
Et il n’y a rien de mieux à faire
Que d’être en joie et de bien faire...

Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre (extrait), vers 1349

Guillaume de Machaut est un poète et musicien français du XIVe siècle aux mille vies. Après un premier temps de vie passé dans le monde laïc, au service de mécènes et en lien étroit avec la Couronne de France, allant de cours en campagne militaire, il devient chanoine à la cathédrale de Reims, sans pour autant jamais renier sa personnalité de trouvère. Sa production considérable est d’abord littéraire, sa poésie est directement héritée de la lyrique de l’amour courtois et a participé à fixer autant qu’à codifier les formes fixes poétiques. Sa musique, quant à elle, tient de la tradition issue de l’École de Notre-Dame de Paris à laquelle il instille un style qui lui est propre et qui l’assimile à l’Ars Nova. Elle représente l’un des aboutissements d’une pensée médiévale musicale qui mêle musique profane et musique sacrée dans sa forme et son discours.

 

Vers 1349, alors que la grande épidémie de peste arrive en occident, Guillaume de Machaut nous livre dans son Dit du « Jugement du Roi de Navarre » un témoignage unique et passionnant du siècle dans lequel il vit. Il nous décrit intimement sa « mélancolie » à vivre dans un monde gouverné par des conseils de taverne, l’individualisme égoïste et de comment ceux qui s’en gardent deviennent suspects.es et sont taxés.es d’hypocrisie, du désir violent et aveugle d’avoir plus de richesse en prenant à l’autre, par la force s’il le faut. D’éclipses de lune et de soleil, de comète, d’inondations et tremblements de terre (historiquement avérés) qui détruisent des villes entières et de la mort noire qui emporte tous et toutes sans distinction de rangs, ni d’âges. Ces vers émouvants, comme des chroniques d’époque, nous révèlent un siècle où l’Homme occidental dépassé par l’enchainement et la dureté des évènements n’y trouve d’autre justification que celle d’une colère vengeresse divine en réponse à sa conduite corrompue. Il n’a désormais d’autre choix que d’observer avec crainte à l’horizon la fin des temps approcher.

Illustration de la peste noire. Les chroniques de Gilles Li Muisis (1272-1352), abbé de Saint-Martin de Tournai.

À noter. Cette création ne se présente pas comme de la musique descriptive ou de la musique à programme. Il s’agit de tableaux, mêlant textures sonores improvisées et écrites inspirées de concepts et notions choisis en lien avec notre sujet, dans lesquels s’intègrent des extraits de la Messe de Notre Dame de Machaut. Les textes ci-dessous donnent un aperçu du matériau de base de cette création. Ce travail de création étant en cours, nous nous laissons la liberté de le faire évoluer.

Chant des pénitents. Le premier tableau est connecté au Kyrie de la Messe de Notre Dame de Machaut. Les paroles « Kyrie eleison, Christe eleison » (signifiant en grec, Seigneur prends pitié, Christ, prends pitié) font écho aux psaumes de pénitences travaillés par le collectif. Cela n’est pas sans rappeler les processions de flagellants (que mentionne et juge négativement d’ailleurs Machaut) traversant le pays de ville en ville pour expier publiquement leur péchés. À cela, s’ajoute la conception scientifique médiévale des causes de l’épidémie, à savoir cosmique (on pensait que la peste se transmettait dans l’air vicié par les déséquilibres (chaud/froid/sec/humide) provoqués par une conjoncture et un mouvement défavorable et disharmonieux (donc disharmonique) des astres créant ainsi sur Terre, vapeurs et fumées toxiques dans un trop plein de chaud et de froid.

Appels apotropaïques. La maladie se propage inexorablement sans qu’on puisse l’endiguer. On tente de prévenir son approche par le son. Les cloches sonnent régulièrement pour annoncer morts, dangers et nouveaux foyers pestiférés. Elles sont la voix de Dieu qu’on entend à des kilomètres à la ronde dans le silence assourdissant des villes, bourgs et des campagnes désolées. « C’est dans le doute et la crainte, que dedans ma maison m’enfermai... C’est qu’ainsi fus longtemps en mue (à me cacher) », nous écrit Machaut. Les accalmies permettent aux populations de se soulever pour revendiquer plus de droits et de justice. On crie de joie et de révolte à l’alarme (all’arma, à l’arme) du tocsin, c’est le crépuscule de la féodalité.

Danse macabre. La mort a désormais un visage, celle du cadavre, d’un transi qu’on a pas pu absoudre ni enterrer, faute de bras disponibles pour le faire. La mort est partout et peut faucher en quelques jours, elle fascine autant qu’elle repousse, l’art devient macabre. On tente de l’appréhender et de l’apprivoiser, le peuple danse la farandole avec elle, comme un avertissement aux puissants, tout le monde se retrouve à égalité devant elle, elle n’épargne ni petits, ni grands. Le silence qu’elle laisse derrière elle glace, alors on fait du bruit pour la conjurer, on fait du charivari avec l’objet du quotidien, on cherche le désordre dans cet ordre immuable des choses. L’Ars Moriendi, un texte datant du début du XVe siècle ira jusqu’à théoriser cet « art de bien mourir ». Ite Missa Est, dernière partie de la Messe de Machaut, la messe est dite.

Collatéral Nord de l’abbatiale Saint-Victor – Fragment de la fresque de la danse macabre où sont représentés le clerc théologien, le laboureur encadré de deux transis et le cistercien (milieu du XVe siècle). La Chaise-Dieu (Haute-Loire), France - photo: Jean-Pol Grandmont

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